mardi 5 juin 2018

Le cas singulier de Benjamin T

Catherine Rolland
Editions Les Escales




Est-ce que la maladie exclut ?

C’est ce que Benjamin Teillac est en droit de se demander alors que sa vie bascule. Il est épileptique, ses crises surviennent de plus en plus fréquemment, et il devient difficile de la cacher. Jusque-là seuls son meilleur ami, David, et son ex-femme, Sylvie, sont au courant, mais jusque quand cette dernière va conserver le secret ? Après quinze de vie commune, Sylvie lui a préféré son propre patron Haestler. Benjamin craint pour son emploi. Officiellement sa maladie ne peut lui permettre d’exercer son métier d’ambulancier, et Haestler semble vouloir s’en défaire par tous les moyens.

C’est alors que sa neurologue lui propose un nouveau traitement, seule solution qui lui reste pour continuer son métier qu’il aime tant. Après de nombreuses hésitations, Benjamin finit par accepter cette option qui va lui réserver bien des surprises à commencer par l’ouverture vers un monde parallèle. Benjamin devient un personnage de la résistance en 1944.

Avec une belle écriture, très entraînante, Catherine Rolland évoque les affres de l’épilepsie et ses conséquences, mais aussi la force de l’amitié. Elle aborde avec légèreté et talent les questions de cette maladie. Elle associe tour à tour le réel et le rêve et nous démontre la force de résistance du cerveau malgré les nombreuses possibilités de sombrer. A chaque crise Benjamin s’évade en 1944 et devient ce personnage de la résistance. Une seconde vie qui semble tellement vraie que l’on peut se demander s’il l’a vraiment vécu.

Un roman très original qu’on lit avec beaucoup de plaisir !

Une très belle découverte que je vous recommande vivement !

lundi 4 juin 2018

Faire Mouche

Vincent Almendros
Editions Minuit



Laurent Malèvre se rend à reculons dans son village natal à Saint-Fourneau, pour le mariage de sa cousine Lucie, avec son amie Claire qui doit se présenter comme étant sa fiancé enceinte Constance. Le lieu est sinistre et les relations familiales tendues. Sa cousine est une des raisons de son départ il y a des années, son oncle avec qui il garde une relation proche est atteint d’un cancer du poumon, sa mère avec qui il n’a plus de relation, perd la tête. La rumeur lui attribue l’empoisonnement de son mari tout comme les tentatives sur son fils à qui elle donnait à boire de l’eau de javel quand il était enfant.
Une écriture concise, une construction minimaliste et un décor sinistre pour nous plonger dans la partie obscure de ce récit taillé à la perfection. Vincent Almendros nous transporte dans une ambiance de non-dits où tout se devine entre les lignes tout en laissant la part belle à l’effet de surprise.
Un joli coup de cœur que je recommande !      

 

lundi 28 mai 2018

Manger l'autre

Ananda Devi
Grasset


Un nouveau-né de 10 kilos tel un bouddha plein de chairs et de plis. Une mère épuisée, usée qui ne trouve d’autres issues que la fuite. Un père plein d’admiration devant cette petite qui a selon lui mangé sa sœur jumelle in utéro.
Voilà comment démarre dans la vie cet enfant poussé par un père à se montrer, être fière d’elle, mais pourtant jetée en pâture à la cruauté des enfants de son âge. Adolescente, elle est surnommée « la couenne » et exhibée comme sujet de moquerie sur les réseaux sociaux. Elle ne représente rien d’autre et d’ailleurs n’a pas de nom dans tout le récit.
Elle est le sacrifice de tous dans cette société de surconsommation, du culte du physique, du voyeurisme « Je suis l’agneau d’Abraham. Le sacrifice humain des Aztèques. Le rat responsable de la peste. La nuit de la malédiction s’abattant sur le monde ». Et donc, pour elle un seul refuge encore et toujours la nourriture. Son obésité s’accroît ne laissant plus de place à rien ou peut être à l’amour ?
Une écriture belle, fluide, puissante qui nous emporte. Une fable savamment menée pour exprimer les tabous du corps, les affres d’une société où tout est excès. Cela dérange, interpelle non sans humour.
On savoure le mordant d’Anandi Devi pour nous faire réagir face au monde actuel et ses dérives
C’est brillant ! A découvrir !





dimanche 27 mai 2018

Cette nuit

Joachim Schnerf
Editions Zulma


« Tu n’es plus là où tu étais mais tu es partout là où je suis » Victor Hugo
Salomon se réveille le matin de Pessah, la Pâque juive, une journée de préparatif l’attend pour la nuit de Seder en famille. Mais sa douce Sarah n’est plus, emportée il y a deux mois. Comment donc organiser cette nuit sans les bons soins de Sarah ?
En attendant une de ses filles pour les préparatifs, Salomon angoissé à l’idée de cette nuit sans sa chère femme, s’attarde dans son lit et ravive sa présence « Alors je ferme les paupières et m’imagine blotti contre l’autre bord du lit, près du corps brûlant de Sarah ». 
Il tente de faire face en énumérant avec précision les différentes étapes du Seder. Et se remémore avec humour les caractères et attitudes de chacun des membres de sa famille : il y a Michelle sa cadette qui terrorise son monde à commencer par son mari très sensible, et puis Denise très effacée et son mari un doux rêveur, les petits enfants, et aussi lui-même racontant des blagues d’un rescapé des camps.
Avec une écriture à la fois simple et élégante, Joachim Schnerf distille dans son récit, la question du deuil, le chagrin, l’angoisse de la solitude, le besoin de transmission. On prend beaucoup de plaisir à lire ce roman fouillé, très émouvant qui ne se laisse pas aller dans le mélodrame et au contraire mêle avec brio tristesse et humour. 
Un roman tout en délicatesse qu’on a envie de relire. 
Un coup de cœur que je recommande absolument !


mercredi 2 mai 2018

Maria


Angélique Villeneuve
Grasset

Maria est une jeune grand-mère de cinquante ans, sans histoire, guidée par l’amour des siens et plus particulièrement de son petit-fils de trois ans Marcus. Elle se métamorphose à son contact. Ainsi quand Marcus décide de s’appeler « Pomme » et de porter des robes et les cheveux longs avec l’aval de ses parents, Maria décide de ne pas réagir et d’accepter cette décision. Elle veut rester ouverte. Toutefois, elle est mise à l’épreuve avec l’arrivée du nouveau bébé de sa fille unique Céline. Cette dernière décide avec son compagnon Thomas de ne pas donner de genre au nouveau-né ni d’influer sur une « éducation fille » ou « éducation garçon ». Il choisira quand il sera plus âgé, pour l’heure il s’appellera Noun. Et pour éviter toute interférence, Maria est écartée.
Tout en délicatesse, Angélique Villeneuve nous invite dans la vie intérieure de Maria qui doit lutter entre les décisions de sa fille, l’abandon de son compagnon, dépassé par la situation, et ses propres interrogations. Elle ouvre la porte sur des questions d’actualité autour des choix d’identité et de liberté et nous invite à la réflexion. Des thèmes abordés avec beaucoup de légèreté sans en perdre pour autant leur caractère sombre.
Un texte très beau qui ne manque pas de musicalité pour nous entraîner dans la danse tourbillonnante d’un personnage profond et émouvant.
Un véritable coup de cœur que je recommande fortement.




 

mardi 10 avril 2018

Et soudain la liberté

Caroline Laurent
Les Escales











« 16 septembre 2016. Ce devait être un rendez-vous professionnel, un simple rendez-vous comme j’en ai souvent ».
« … J’appartenais à l’autre famille, celle des éditeurs garagistes, heureux de plonger leurs mains dans le ventre des moteurs, … Mais là, ce n’était pas n’importe quel texte, et encore moins n’importe quel auteur. »
« Pour une fois, ce n’était ni le style ni la construction qui avait retenu mon attention mais bien la femme que j’avais vue derrière. »
« Et soudain la liberté » c’est avant tout la rencontre exceptionnelle entre deux femmes, Caroline Laurent, une éditrice passionnée et Evelyne Pisier, une grande militante féministe. Une de celles qui vous marque à vie.
Riche d’une vie remplie de politique, de combats, d’amour et de drame, Evelyne alors âgée de 74 ans, souhaite raconter l’histoire de sa mère et à travers elle la sienne. A cet effet, elle contacte Caroline Laurent. Une très belle amitié débute alors entre les deux femmes qui se mettent d’accord pour écrire ce roman à quatre mains.
Malheureusement, la santé d’Evelyne Pisier se dégrade et elle fait promettre à Caroline Laurent de finir leur roman.
Un sacré défi que Caroline Laurent relève à merveille. Avec une écriture sublime, Caroline Laurent nous plonge dans le destin fabuleux de deux femmes éprises de liberté : Mona, la mère, qui bovaryse jusqu’au jour où elle lit « le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, puis Lucie, la fille (représentant Evelyne), sur les traces de sa mère jusqu’au jour où elle s’engage en se rendant à Cuba où elle devient l’amante de Fidel Castro. Un roman passionnant qui nous fait voyager, découvrir les premiers combats féministes et tant d’autres facettes des années cinquante, de la révolution cubaine à mai 68.
Ce roman est lumineux, un hommage bouleversant à cette grande femme qu’était Evelyne Pisier. Un véritable coup de cœur pour moi, je le recommande absolument !


Les soeurs brontë

Laura El Makki
Tallandier











Lorsque nous parlons des sœurs Brontë nous pensons forcément à cette partie de notre jeunesse ou de notre existence où nous avons découvert et avons été marqués par les célèbres romans « Jane Eyre » et les « Hauts de Hurlevents ».
Mais nous connaissons moins la vie austère de ses filles d’un pasteur de village, et ce qui les a conduites à conter de façon superbe l’amour, la vie et à devenir des auteurs incontournables. Le rôle de leurs Parents Patrick et Maria mais aussi de leur frère Branwell, un artiste non reconnu.
A travers cet essai, Laura El Makki nous entraîne dans l’intimité de la famille Brontë, depuis la rencontre de Patrick et Maria et leur mariage le 29 décembre 1812 jusqu’au décès de Charlotte le 31 mars 1855. Une période intense, marquée de drames, de séparation, d’austérité, mais aussi de liens familiaux très forts, d’amour de la littérature, de l’écriture, d’une imagination débordante développée par le quatuor Charlotte, Emily, Anne et Branwell. Un quatuor qui a su se stimuler pour faire évoluer leur plume et conduire à des romans qui ont su révolutionner l’histoire littéraire.
Un essai agréable où on prend plaisir à aller sur les pas des sœurs Brontë. Il aurait mérité un peu plus de précisions et moins de survol pour plonger plus en profondeur dans l’univers des trois auteurs et saisir plus les ingrédients qui ont permis la construction des romans incontournables des trois sœurs.



L'essence du mal

Luca d'Andrea
Denoël












En 2015, lors d’un documentaire dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, Jeremiah Salinger, réalisateur américain, se retrouve tétanisé par une force inconnue qui l’empêche de réagir rapidement aux événements. Tous les hommes de l’expédition n’y survivront pas et Jeremiah ne peut s’empêcher de penser à cet événement. Lors de discussions notamment avec son beau-père qui est de la région, il entend parler d’un drame survenu trente ans plus tôt : la mort de trois jeunes dans la forêt de Bletterbach, massacrés dans une tempête violente et dont la police n’a pu déterminer l’origine. Ce drame fait écho aux sensations récemment vécu par Jeremiah lors de l’expédition. Il décide alors d’élucider le mystère, à travers un documentaire, malgré les dissuasions des gens du village mais aussi de son beau-père et de sa femme.
Luca Andrea nous plonge dans une aventure passionnante aux accents de surnaturel et pleine de rebondissements. Un policier intéressant, agréable à lire qui ne manque pas d’intrigues. Quelques petits bémols dans certains déroulements décrits de façon plus confuse et qui fragilisent un peu l’ensemble. 




vendredi 23 février 2018

#maviedejurée - Ravie de faire partie du Jury du Prix Orange du Livre 2018

Les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2018

Ils aiment lire, ils sont passionnés, découvrez le jury des lecteurs 2018 !

Les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2018
Qui sont les membres du jury ?
Le nouveau jury, toujours présidé par Erik Orsenna, écrivain et membre de l’Académie française, est composé comme chaque année d’auteurs, de libraires et de lecteurs, soit 15 membres au total.
Le jury devra d’abord sélectionner 30 livres parmi les ouvrages de fiction écrits en français et publiés entre le 1er janvier et le 31 mars 2018, puis, lors d’une deuxième réunion, sélectionner 5 finalistes qui seront soumis aux votes des internautes.
Les lecteurs :

Les lecteurs

Les auteurs et libraires :
Les auteurs et libraires
cf détail dans lien ci-dessous
Les temps forts du Prix Orange du Livre 2018
13 mars: le jury se réunit pour établir une sélection de trente livres
2 mai: parmi les trente livres sélectionnés, le jury choisit cinq livres finalistes
du 4 au 30 mai : c’est à vous, internautes, de voter sur lecteurs.com pour votre livre favori !
16 mai : des extraits des textes finalistes seront lus lors d’une soirée au Reid Hall
7 juin: cérémonie de remise du Prix Orange du Livre 2018


#maviedejurée - Ravie de faire partie du Jury pour le Prix Littéraire Romans France Télévisions 2018





les 6 essais en lice 
Yves Coppens, Origines de l'Homme, Origines d'un homme. Mémoires - Odile Jacob
Ivan Jablonka, En camping-car – Seuil
Charles Juliet, Gratitude. Journal IX (2004-2008) – P.O.L
Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, L’Amour après – Grasset
Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse – Seuil
Serge Toubiana, Les Bouées jaunes – Stock

les 6 romans en lice 
Nathalie Azoulai, Les Spectateurs – P.O.L
Michel Bernard, Le Bon cœur - La Table Ronde
Isabelle Carré, Les Rêveurs - Grasset
Eric Holder, La Belle n'a pas sommeil - Seuil
Marie-Hélène Lafon, Nos vies - Buchet Chastel
Marie Redonnet, Trio pour un monde égaré - Le Tripode
Romans et Essais couverture


















Les passeurs de livres de Daraya

Delphine Minoui
Seuil




Daraya la rebelle ne manque pas d’imagination malgré le chaos qu’elle subit.
« L’obscurité ne peut chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut chasser la haine ; seul l’amour le peut. » A l’image de cette belle phrase de Martin Luther King, Daraya, la rebelle, ne manque pas d’imagination malgré le chaos qu’elle subit. Ville assiégée depuis 2012 suite aux manifestations pacifistes du début du soulèvement anti-Assad de 2011, elle reste insoumise. Malgré les attaques incessantes au rythme de de bombardements et gaz sarin, Daraya garde la tête haute ne plie pas, ne donne pas son âme malgré son corps décharné.
Tel un fantôme elle impose sa présence.
C’est ainsi, qu’en découvrant des livres sous les décombres de la maison d’un directeur d’école, des jeunes révolutionnaires font le pari de créer en 2013 une bibliothèque souterraine, source de lumière et d’espoir pour échapper à la folie.
Delphine Minoui, grand reporter, spécialiste du monde arabo-musulman découvre un jour une photo de cette bibliothèque secrète. Intriguée elle décide de rentrer en contact avec ces jeunes. Commence alors à travers Skype une correspondance de quatre ans . Elle apprend à connaître ses jeunes, Ahmad, Shadi, Jihad alias « Hussam », Abou Malek mais aussi l’Ustez Muhammed Shihadeh, grand précurseur du mouvement pacifiste ;
A travers ce récit, Delphine Minoui nous ouvre la porte d’un univers incroyable plein d’optimisme. Elle arrive à retracer avec justesse et réalisme le quotidien de ses jeunes dans l’enfer, le rôle clé de cette Bibliothèque qui les aide à tenir, à garder l’espoir à ne pas sombrer dans la folie. Un récit très visuel.
Un témoignage émouvant, beau, lumineux. On en ressort avec le sourire.

A mon sens « Les passeurs de livres de Daraya » mérite le Grand Prix Elle pour la catégorie essai.