mercredi 27 décembre 2017

Même Dieu ne veut pas s'en mêler

Annick Kayitesi-Jozan
Seuil
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En 1994, une guerre ethnique violente éclate au Rwanda qui crée un génocide sans précédent des Tutsis. Annick Kayitesi-Jozan, surnommée « Zouzou » a alors 14 ans. Elle est témoin du massacre à la machette de sa mère, son frère et une grande partie de sa famille. Ses voisins qui ont joué le rôle de délateurs, l’obligent notamment à nettoyer le sang de sa mère. Dans ce chaos, Annick Kayitesi-Jozan attend son tour, mais les voisins, qui l’utilisent comme la baby-sitter de leurs jumeaux, décident de la « protéger » tout en la laissant assister au pire de l’humanité. Des morts par milliers sans sépulture pour permettre le deuil de leurs proches.
Annick Kayitesi-Jozan finit par fuir l’horreur et rejoindre la France où elle tente de se reconstruire malgré un passé qui la hante. Elle y découvre aussi de nouvelles difficultés et souffrances comme celle de son intégration. Une reconstruction lente qui subit les tourments de son âme.
En 2015, le décès de sa grand-mère ponctué par les questions incessantes de ses deux enfants ravivent la douleur de ce passé déjà si présent et la pousse à écrire. Dans un style simple, ponctué de chants rwandais, l’auteur évoque son passé, pose la question de la possibilité d’une reconstruction quand on a vécu l’horreur, et tente de trouver refuge dans l’écriture.
Un livre cri du cœur.
On ne peut qu’admirer le courage de cette femme, sa lutte pour s’apaiser et aller de l’avant. 
Un premier essai intéressant dont l’écriture pourrait être plus développée pour plus de fluidité et de profondeur.


lundi 4 décembre 2017

De l’Ardeur



Justine Augier
Actes Sud
Coup de cœur ❤️❤️❤️❤️❤️

Peu de temps après son arrivée au Liban en 2014, Justine Augier va voir le film Our terrible country dans lequel on suit l’écrivain syrien Yassin al-Haj Saleh et un jeune photographe, Ziad al-Homsi à Douma au printemps 2013. Elle découvre à travers ce film, une de leurs amies dissidentes, Razan Zaitouneh (nom qu’elle entend pour la première fois), avocate spécialisée dans la Défense des prisonniers politiques, journaliste, militante des droits de l’homme. Un instant furtif dans le film mais où la forte personnalité de Razan Zaitouneh marque Justine Augier.
Dans un premier temps, elle met de la réticence à enquêter sur cette avocate disparue le 10 décembre 2013 à la fois par scepticisme face à cet idéalisme radical mais aussi par peur de plonger dans un contexte aussi pesant. Mais l’idée continue de la hanter comme une nécessité. Elle voit aussi en Razan Zaitouneh ce qu’elle a voulu être et cru pouvoir devenir. Trois ans plus tard, elle décide d’écrire le récit.

Avec beaucoup de précisions et d’éthique, Justine Augier tente de retracer le parcours de Razan Zaitouneh, devenue une figure incontournable de la dissidence syrienne. Elle s’appuie sur les témoignages des proches de Razan Zaitouneh, intègre des textes qui donnent du corps à son récit. Justine Augier réussit à incarner la personnalité de cette femme hors du commun. On sent sa présence à travers cet ouvrage.
Un texte coup de poing dont on ne sort pas indemne. Cet essai se lit avec l’esprit mais aussi le corps. J’ai eu la nausée à certains passages, des larmes aux yeux. Je me suis sentie parfois prise à la gorge. On se sent révolté, impuissant.

J’ai été profondément remuée par ce récit qui vous plonge dans l’horreur des événements survenus en Syrie. Il invite à un vrai appel de conscience. 


Gabriële


Anne et Claire Berest
Stock
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Gabriële est une femme indépendante qui ne repousse devant aucun obstacle pour accomplir sa passion pour la musique et plus exactement pour la composition. Elle intègre ainsi à Paris la Schola Cantorum. Mais Gabriële se sent néanmoins en décalage avec les filles de son âge qui cherche à se marier et décide de se réfugier à Berlin.
En 1908, de retour en vacances chez sa mère, Gabriële fait la connaissance d’un nouvel ami de son frère Francis Picabia et là sa vie bascule. Tout ce qu’elle a construit jusque-là est remis en cause, désormais sa passion et sa création n’est plus la composition musicale mais Francis Picabia.
Anne et Claire Berest n’ont jamais entendu parler de leurs arrières grands parents comme un silence imposé dans leur famille. Un jour elles apprennent que leur mère est allée à l’enterrement de cette arrière-grand-mère si spéciale. Elles veulent en savoir plus, partent à sa découverte et se lance dans l’entreprise de cet essai.

Un document très intéressant et très bien mené. Le récit est ponctué de façon originale par les questionnements des arrières petites filles de Gabriële. J’ai beaucoup apprécié cette écriture à quatre mains, avec un style très fluide et romancé. J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir la vie de cette femme exceptionnelle durant la période où elle a vécu avec Francis Picabia. Un livre à découvrir.



Nulle part sur la terre

Michael Farris-Smith
Sonatine Editions
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Maben et sa fille Annalee de cinq ou six ans parcourent à pied les routes de Louisiane à pied avec comme seul bagage un sac poubelle. Elles fuient l’endroit d’où elles viennent, cherchent un refuge pour un temps sans savoir vraiment où aller. Maben pense avoir connu le pire et espère une vie meilleure pour elle et sa fille.
Russell sort de prison où il est resté onze ans. Il revient dans sa ville natale pour se reconstruire malgré le désir de vengeance de ceux qui l’attendent.
Un meurtre réunit Russell et Maben dont les destins sont déjà liés. Ce meurtre fait basculer leur univers déjà fragile et ils vont devoir compter l’un sur l’autre.
Michael Farris-Smith nous plonge dans une ambiance noir et décrit avec beaucoup de talent, et sans tomber dans le pathos, les petites villes des Etats Unis et des personnages que la vie n’a pas épargnés.
On se laisse emporter par une très belle plume, fluide, on s’attache aux personnages et on ne lâche plus ce policier jusqu’à la dernière page. Un livre à découvrir.


La légende d’un dormeur éveillé

Gaëlle Nohant
Héloïse D’Ormesson
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La légende retrace la vie de Robert Desnos sur la période des années folles à l’occupation. Pas à pas nous découvrons un auteur épris de liberté, qui n’a voulu rien céder à ses principes et qui s’est laissé emporter par ses émotions. A travers ce livre Gaëlle Nohant nous fait vivre pas à pas la vie d’une figure incontournable de l’époque surréaliste.
Un ouvrage très intéressant, fouillé où on sent bien le souci de l’auteur de rester fidèle à la vie de Robert Desnos. Néanmoins, à mon sens, Gaëlle Nohant agit plus comme une documentaliste que comme une romancière. L’écriture, le style narratif et la construction plus globale pas assez fluide de ce livre permettent difficilement de s’y plonger comme dans un roman : soixante-dix premières pages difficiles d’accès, ensuite on se laisse aspirer, puis cela s’essouffle, et enfin la quatrième partie nous emporte à nouveau. Entreprise délicate toutefois compte tenu du chemin qu’a voulu prendre l’auteur : Raconter au plus près la vie de Robert Desnos.

Un travail de grande précision, le roman est un peu trop dense ce qui gâche un peu le plaisir. Cela reste tout de même un très beau roman. 



Summer

Monica Sabolo
JC Lattès
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Benjamin a quatorze ans lorsque sa sœur Summer alors âgée de cinq ans de plus que lui, lui permet de se joindre à elle et ses amis pour un pique-nique au bord du lac Lémant. Mais lors de cette journée Summer disparaît et le monde de Benjamin s’écroule. Sa famille se terre dans le silence, les amis s’éloignent et Benjamin bouleversé se recroqueville sur lui-même. Il rêve régulièrement de sa sœur Summer et reste persuadé qu’elle est toujours vivante.
Ce roman puissant décrit avec beaucoup d’efficacité la douleur de la disparition d’un enfant. Le rythme est lent et est construit sur une alternance des séances de psychanalyse de Benjamin qui a désormais trente-huit ans, de ses rêves et de ses souvenirs sur ces dernières années marquées par une disparition qui reste un mystère.
J’ai tout d’abord apprécié le livre pour son écriture et le style de narration mais n’ai été réellement convaincue du sujet qu’aux dernières pages.
Un livre très subtil qui aborde avec une grande délicatesse la douleur de la disparition, les non-dits et les relations difficiles au sein d’une famille.

Un beau roman.

Une histoire des loups

Emily Fridlung
Gallmeister
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Madeline une adolescente sauvage et solitaire qui est attirée par tout ce qui sort de l’ordinaire et cherche à pousser les limites à commencer par ses interactions avec son professeur accusé de pédophilie.
Elle habite au fond des bois avec ses parents issus d’une communauté Hippie. Elle a peu de lien avec eux, et est assez libre. Après les cours, elle passe le plus clair de son temps à explorer les environs. Un jour elle découvre qu’une famille vient de s’installer de l’autre côté du lac. Madeline est attirée et tente très vite de faire leur connaissance. Le père est souvent absent et la mère Patra propose à Madeline de garder son petit garçon de quatre ans, Paul. Commence alors une forte relation entre Madeline, Patra la mère et Paul.
Malgré l’enthousiasme de Patra, Madeline sent que quelque chose ne va pas. L’impression de danger s’accroît avec le retour du Père.

Avec une belle écriture aux accents poétiques et sur fond de nature sauvage du Nord du Minnesota, Emily Fridlung, l’auteur, nous plonge dans une atmosphère pesante pleine de mystères et de non-dits. On se sent vite mal à l’aise. Dans un rythme lent et avec des allers-retours entre le déroulement du procès et la période évoquée, elle aborde avec subtilité le thème des scientistes. Malgré la mort annoncée très rapidement, Emily Fridlung réussit à maintenir un suspens qui nous prend à la gorge.
Une Histoire des loups est le genre de roman qui ne laisse pas indifférent. Il pousse le lecteur à s’énerver, à vouloir agir.

J’ai d’abord été enthousiaste par l’écriture d’Emily Fridlung puis j’ai été lassée. Je n’ai par ailleurs pas compris l’intérêt de rajouter au récit l’histoire du professeur pédophile. Certes, cela renforce l’attirance malsaine de Madeline mais ne permet pas d’enrichir le thème principal sur l’obscurantisme religieux.




Vera

Karl Geary
Payot et Rivages
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Sonny est un adolescent irlandais de seize ans issu d’une famille très pauvre et dysfonctionnelle : une mère sans tendresse, un père qui dilapide dans les paris le moindre sou gagné, deux frères hostiles avec qui il ne partage rien. Sonny cherche à survivre entre le lycée qu’il cherche à quitter, ses heures d’homme à tout faire dans une boucherie et ses soirées dans sa famille bancale. Puis un jour il accompagne son père pour effectuer des travaux de bricolage dans une maison des quartiers riches. Là il découvre Vera son aînée de vingt ans et son univers bascule. Tout les oppose, mais entre ces deux âmes perdues et solitaires se nouent une attirance et une relation très spéciale où leurs souffrances se font écho. Vera écoute Sonny mais reste mutique et s’entoure de mystère. Sonny se met à espérer un monde meilleur et surtout à vouloir sauver Vera de sa dépression.

A travers ce premier roman, Karl Geary nous dépeint une relation fusionnelle, impossible, tout en laissant transparaître la vie âpre des quartiers pauvres de Dublin.
Un roman d’ambiance aux accents gris. Peu d’évènements sont décrits pour laisser place à l’imagination de ce qui est tu. Karl Geary nous enveloppe dans un cocon, un nuage gris où on se laisse emporter par son écriture mais pas nécessairement par l’histoire.
Autre élément, le roman de Karl Geary a la particularité d’être tout entier à la deuxième personne du singulier. Un choix qui est généralement déconseillé. Ici, il déroute le lecteur dans un premier temps, puis dans un deuxième temps l’intrigue et capte son attention et finalement le met en attente d’une révélation. Celle de sa relation avec la personne qui se cache derrière le narrateur, un secret partagé.

J’ai trouvé le roman agréable à lire mais trop dilaté. L’emploi de la deuxième personne du singulier finit par nous éloigner du personnage principal.